Comprendre · La colonie
Durée de vie d'une abeille, de l'ouvrière d'été à la reine
Quelques semaines l'été, plusieurs mois l'hiver, un à deux ans pour une reine : ce que mesure la recherche, et pourquoi les chiffres qui circulent varient.
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On lit souvent qu’une abeille vit six semaines, et ce n’est qu’à moitié vrai. La même ouvrière peut vivre trois semaines ou six mois selon la saison où elle naît, et la reine qui l’a pondue vit des années. Ce guide reprend ce que mesurent les chercheurs pour chaque membre de la colonie, et explique pourquoi l’écart est si grand.
Combien de temps vit une ouvrière en été ?
Quelques semaines. La revue de Silvia Remolina et Kimberly Hughes, publiée en 2008 dans la revue Age, retient une moyenne de 15 à 38 jours en été, en s’appuyant sur des études anciennes : Free et Spencer-Booth (1959), Fukuda et Sekiguchi (1966). Une autre revue, de Kunc et ses collègues (2019, revue Insects), cite une fourchette de 15 à 48 jours, d’après les travaux de Peter Fluri.
Le Centre de recherche apicole d’Agroscope, l’institut de recherche agronomique de la Confédération suisse, décrit cette vie courte en deux temps. Pendant une à trois semaines, l’ouvrière soigne le couvain (œufs, larves et nymphes) et nettoie les rayons à l’intérieur de la ruche. Elle sort ensuite récolter pollen et nectar « pendant une à deux semaines avant de mourir ». Une étude de Nelson et ses collègues (PLoS Biology, 2007) situe le début du butinage autour de la troisième semaine de vie.
Et l’abeille d’hiver ?
Elle naît à la fin de l’été ou au début de l’automne, à partir du couvain élevé en fin de saison, et doit tenir jusqu’au printemps. Remolina et Hughes donnent 150 à 200 jours en moyenne. Kunc et ses collègues écrivent, d’après Fluri, que la génération d’hiver peut survivre jusqu’à 8 mois.
Agroscope résume son rôle : maintenir le nid à une température suffisante pendant l’hiver, puis élever le couvain de la saison suivante, avant de recommencer à butiner. C’est elle qui assure la relève entre deux étés.
Combien de temps vit un faux bourdon ?
Le faux bourdon est le mâle de la colonie. Il ne butine pas et ne pique pas ; son rôle est de féconder les jeunes reines d’autres colonies. D’après les données de Mark Winston (1987) reprises par Remolina et Hughes, il met 24 jours à se développer et vit en moyenne 21 à 32 jours au printemps et en été.
Sa fin dépend aussi des ouvrières. L’abbé Warré l’écrivait déjà en 1948 : les mâles apparaissent à l’approche de la miellée et sont éliminés par les ouvrières quand elle cesse, sauf dans les colonies sans reine, qui peuvent les garder plus longtemps. D’où l’idée, déjà chez lui, que des mâles gardés tard dans la saison doivent faire penser à une colonie qui a perdu sa reine.
Combien de temps vit une reine ?
Beaucoup plus longtemps. La revue de Robert Page et Christine Peng (Experimental Gerontology, 2001) retient une moyenne d’un à deux ans. Remolina et Hughes signalent qu’une longévité de 8 ans a été rapportée dans une étude de 1961 : c’est un record isolé.
Dans les ruchers, la question se pose autrement, car beaucoup d’apiculteurs remplacent leurs reines avant qu’elles ne s’épuisent. Le bulletin sanitaire apicole de la DRAAF Bretagne d’octobre 2025 cite, par exemple, un apiculteur qui renouvelle la moitié de ses reines tous les deux ans. Ce sont des choix de conduite, qui varient d’un apiculteur à l’autre ; la rubrique La colonie revient sur le rôle de la reine.
Pourquoi un tel écart ?
Le travail use
Le butinage est la tâche la plus risquée. Agroscope rappelle qu’il expose l’ouvrière aux maladies comme aux prédateurs, et qu’il accélère son vieillissement. Le bulletin de la DRAAF Bretagne le dit en une phrase : « Plus une abeille travaille, moins elle vit longtemps. »
L’élevage du couvain pèse aussi. Une équipe d’Agroscope et de l’université de Berne (Eyer et ses collègues, Experimental Gerontology, 2017) a montré que la présence de couvain, mais aussi celle de jeunes ouvrières, fait vieillir plus vite les abeilles plus âgées, en les poussant à sortir butiner. À l’inverse, quand on retire le couvain, les ouvrières vivent plus longtemps.
La vitellogénine, une protéine de réserve
La vitellogénine est une protéine que la reine produit en grande quantité et qui abonde aussi chez les ouvrières qui vivent longtemps. Gro Amdam et Stig Omholt (Journal of Theoretical Biology, 2002) la décrivent comme une protéine de stockage, utilisée notamment pour fabriquer la nourriture du couvain, et voient dans le statut protéique de l’abeille un déterminant majeur de sa durée de vie.
Deux études ont précisé ce rôle. En 2006, Seehuus et ses collègues ont établi dans les PNAS que l’activité du gène de la vitellogénine protège les ouvrières du stress oxydatif. En 2007, Nelson et ses collègues ont montré, en bloquant ce gène, qu’il règle le moment où l’ouvrière commence à butiner et influe sur sa longévité.
L’abeille d’hiver cumule ces facteurs : elle naît quand il y a peu de couvain à nourrir, butine peu et garde ses réserves. Celle d’été les dépense vite.
Pourquoi les chiffres qui circulent ne concordent pas
Selon la source, vous lirez trois semaines ou jusqu’à un an. D’abord parce que certains auteurs donnent une moyenne et d’autres un maximum. Ensuite parce que les mesures anciennes suivaient des abeilles marquées à leur naissance dans quelques colonies, à une saison donnée : or la date de naissance change tout.
| Membre de la colonie | Chiffre | Source et nature du chiffre |
|---|---|---|
| Ouvrière d’été | 15 à 38 jours | Moyenne, études de 1959 et 1966 compilées par Remolina et Hughes (2008) |
| Ouvrière d’été | 15 à 48 jours | Fourchette, Fluri (1990) cité par Kunc et al. (2019) |
| Ouvrière d’été | 3 à 4 semaines souvent, 2 à 3 mois au plus | Abbé Warré, manuel de 1948, sans protocole indiqué |
| Ouvrière d’hiver | 150 à 200 jours | Moyenne, Remolina et Hughes (2008) |
| Ouvrière d’hiver | jusqu’à 8 mois | Maximum, Fluri (1990) cité par Kunc et al. (2019) |
| Faux bourdon | 21 à 32 jours | Moyenne de printemps et d’été, Winston (1987) |
| Reine | 1 à 2 ans | Moyenne, Page et Peng (2001) |
| Reine | 8 ans | Record rapporté en 1961 |
| Reine | 4 à 5 ans | Abbé Warré (1948), sans source citée |
Les chiffres du manuel de l’abbé Warré montrent comment une estimation d’apiculteur, reprise de livre en livre, peut s’éloigner des mesures : il donnait à la reine quatre à cinq ans, deux fois plus que la moyenne retenue aujourd’hui. Aucune donnée d’un institut français (INRAE, ITSAP) donnant ses propres mesures n’a été trouvée ; les chiffres ci-dessus viennent de la littérature scientifique internationale.
Ce que cela change au rucher
Le moment clé est la fin de l’été, quand naissent les abeilles d’hiver. Une étude d’Amdam et ses collègues (Journal of Economic Entomology, 2004) a montré que des abeilles parasitées par le varroa au stade de nymphe ne développent pas pleinement la physiologie des abeilles d’hiver : moins de vitellogénine, moins de réserves. Les auteurs en concluent qu’un traitement tardif ne suffit pas toujours à sauver la colonie, et qu’il faut garder le varroa à un niveau bas avant et pendant la naissance des abeilles d’hiver. Le guide sur le traitement du varroa précise le calendrier et les médicaments autorisés.
La durée de vie éclaire aussi l’essaimage. Une colonie forte au printemps renouvelle sa population toutes les quelques semaines ; quand elle se divise, l’essaim part avec la vieille reine et une partie des ouvrières, comme l’explique le guide sur l’essaim d’abeilles.
Sources
Consultées le 1er octobre 2026.
- Remolina S. C. et Hughes K. A., « Evolution and mechanisms of long life and high fertility in queen honey bees », Age, 2008.
- Kunc M. et al., « The Year of the Honey Bee (Apis mellifera L.) with Respect to Its Physiology and Immunity : A Search for Biochemical Markers of Longevity », Insects, 2019.
- Page R. E. et Peng C. Y.-S., « Aging and development in social insects with emphasis on the honey bee, Apis mellifera L. », Experimental Gerontology, 2001 (cité par Remolina et Hughes).
- Amdam G. V. et Omholt S. W., « The regulatory anatomy of honeybee lifespan », Journal of Theoretical Biology, 2002 (résumé).
- Seehuus S.-C. et al., « Reproductive protein protects functionally sterile honey bee workers from oxidative stress », PNAS, 2006 (résumé).
- Nelson C. M. et al., « The gene vitellogenin has multiple coordinating effects on social organization », PLoS Biology, 2007 (résumé).
- Amdam G. V. et al., « Altered physiology in worker honey bees infested with the mite Varroa destructor », Journal of Economic Entomology, 2004 (résumé).
- Agroscope, Centre de recherche apicole, communiqué « Chez les abeilles mellifères, les ados accélèrent le vieillissement de leurs aînées », 6 décembre 2016, sur l’étude d’Eyer M. et al., Experimental Gerontology, 2017.
- DRAAF Bretagne, Bulletin régional de la santé de l’abeille n° 7, octobre 2025.
- Abbé Émile Warré, « L’apiculture pour tous », 12e édition, 1948 (édition numérique de 2020).
Vos questions
Combien de temps vit une abeille ouvrière ?
En été, de 15 à 38 jours en moyenne d'après les études citées par Remolina et Hughes (2008). Les ouvrières nées à la fin de l'été vivent beaucoup plus longtemps : 150 à 200 jours en moyenne selon les mêmes auteurs, jusqu'à 8 mois selon d'autres mesures.
Combien de temps vit une reine abeille ?
Un à deux ans en moyenne selon la revue de Page et Peng (2001). Une longévité de 8 ans a été rapportée une fois, en 1961 ; c'est un record isolé.
Combien de temps vit un faux bourdon ?
De 21 à 32 jours en moyenne au printemps et en été, d'après les données de Winston (1987) reprises par Remolina et Hughes. À la fin de la saison, les ouvrières cessent de les nourrir et les chassent de la ruche.
Pourquoi les abeilles d'hiver vivent-elles plus longtemps ?
Elles naissent quand l'élevage du couvain ralentit, butinent peu et accumulent des réserves dans leur corps, notamment une protéine, la vitellogénine, que la recherche relie à leur longévité.


